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La beauté en question. Question 3 : L’apparence physique : un sujet superficiel et sale ?

22 février 2012

Cette forte concordance des jugements de beauté, qui ferait exister une « beauté en soi » de l’individu n’est pas une conclusion si facile à accepter : beaucoup de cultures en effet, valorisent d’un côté la beauté et mettent en avant de l’autre un discours politiquement correct au nom de la liberté des goûts et de l’individualisme : « Si tu es belle pour moi, tu es belle » ; « Chacun est beau à sa façon ».

La thématique de la beauté et de l’apparence physique n’est pas une thématique facile, car elle est infiniment politique. Elle est teintée de guerre des genres, des questions de domination sexuelle et ethnique, de discrimination. Cet entremêlement de thèmes a pour conséquences le refus de certaines femmes rencontrées de parler de beauté au sens physique. Même quand elles sont reprises, elles répondent aux questions d’un point de vue de la beauté globale (beauté de l’âme, du caractère etc.). Pour certaines catégories la beauté physique est soit une thématique superficielle qui ne mérite pas l’étude et qu’elles méprisent, soit une thématique « sale » dont elles refusent de parler comme pourrait l’être l’argent ou le sexe. Elles se bloquent psychologiquement et refusent de penser à l’influence de l’apparence physique.

Ces attitudes psychologiques étaient indifféremment présentes selon les pays ce sont en général des femmes qui ont fait des études supérieures, des femmes dont les valeurs empêchent de parler ouvertement de la thématique, soit parce qu’elles valorisent davantage les qualités morales et intellectuelles, soit par une position féministe. Mais c’est bien parce que l’apparence physique est une thématique « politique » qu’il est intéressant de comprendre son poids et son influence. Car son influence insidieuse s’exerce malgré nous, même sur celles (et ceux) qui s’en défendent.

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Les exemples de Keiko, Kathryn et Ana.

Keiko a 56 ans, elle traduit des brevets industriels de l’anglais vers le japonais. C’est une femme très indépendante, qui est allée à la faculté, et qui s’entend bien avec son mari, lequel travaille avec elle comme correcteur. Keiko a beaucoup de mal à répondre aux questions, non pas parce qu’elle ne sait pas répondre mais parce qu’elle refuse de se poser des questions sur l’apparence physique, sur la beauté, qu’elles soient générales ou bien sur le regard qu’elle porte sur elle-même. A la question sur la beauté féminine au Japon, elle répond : « C’est une question stupide, chacun a une définition différente ».
Lorsqu’elle arrive finalement à faire le portrait de cette belle femme et qu’on la relance sur l’âge qu’elle aurait, elle répond : « C’est une question assez bête. On peut être belle à chaque âge ». Keiko a une posture défensive notamment sur l’âge, qui révèle une angoisse
qui lui est personnelle. Elle est hyper sportive, elle pratique le rock acrobatique en compétition avec son mari, elle reconnaît avec regrets que c’est un sport de plus en plus difficile à faire pour elle, et qu’ils devront bientôt s’arrêter. Keiko refuse également d’envisager la beauté comme une chose reconnue de tous et nie l’existence de critères communs. C’est d’ailleurs une attitude fréquemment rencontrée : au nom de la liberté individuelle, on aimerait savoir s’extraire des déterminismes culturels (et même génétiques) et pouvoir croire que son goût et son opinion sont vierges de toute imprégnation sociale. Parler de beauté n’est-il pas une affaire de goût, or qu’y a t il de plus personnel que le goût ? Pourtant, les sociologues l’ont bien montré, le goût n’est jamais personnel, et l’attrait d’un physique n’échappe pas à la règle.

Kathryn, elle aussi, a du mal à répondre précisément aux questions qui lui sont posées mais pour d’autres raisons. Elle a 53 ans, elle travaille comme institutrice dans une école très sélective de San Francisco après avoir travaillé comme ingénieure chez IBM. Kathryn raconte comme elle aime jouer du violoncelle et se définit clairement comme une intellectuelle. Lorsqu’on lui demande quelles sont les deux femmes connues qu’elles trouvent les plus belles physiquement, elle propose la grande danseuse Martha Graham et Eleanor Roosevelt, deux femmes brillantes, aux fortes personnalités mais qui correspondent difficilement aux critères de beauté habituels. Elle justifie d’ailleurs son choix en évoquant les caractères et travaux de ces femmes. « Eleonor Roosevelt était sage et controversée. Elle parlait bien. Elle avait beaucoup de jugement, d’intégrité. Elle a permis de réaliser de grands changements. Martha Graham est la première femme arrogante que j’ai aimée. Elle a fait un travail merveilleux. » Mais lorsqu’on lui demande de préciser ce qu’elle aimerait posséder du physique de ces deux femmes, ou si elle souhaiterait leur ressembler physiquement, elle botte en touche, et répond : « J’aimerais être aussi brillante qu’elles, mais physiquement je reste moi même ». Kathryn se définit comme une intellectuelle et se refuse entièrement à admirer des femmes pour leurs qualités physiques. Pour elle, c’est un sujet « qui n’existe pas ».

Ana, aussi a fait des études, elle est fonctionnaire à Buenos Aires. Si elle accepte de jouer le jeu des questions sur l’apparence physique, lorsqu’elle décrit les raisons qui lui font préférer Audrey Hepburn à toutes les autres, elle se sent obligée de rajouter, suite à la description de ses qualités physiques, ses qualités morales et intellectuelles : « Et puis elle joue très bien. Et elle travaillait beaucoup avec les enfants. Elle était ambassadrice de l’Unicef. » Ana, 35 ans, Buenos Aires.

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La beauté en question. Question 2: La beauté est-elle subjective ?

3 novembre 2011

Il est extrêmement courant d’entendre que la beauté est subjective, et qu’elle est « dans l’oeil de celui qui la contemple ». Malgré les élans de liberté que chacun voudrait éprouver dans ses jugements et ses opinions, l’appréciation de beauté varie assez peu selon les individus.

Il a été prouvé qu’au sein d’une même culture, les jugements de beauté étaient extrêmement concordants d’un individu à l’autre. (L’estimation globale ne dépend pas des caractéristiques des évaluateurs (sexe, âge, ethnie) même si l’on fait varier la façon de montrer l’individu à juger- une photo, un sujet réel, un visage, le corps entier) (Bruchon-Sweitzer, 1990). Cet accord est tellement fort qu’on définit même souvent la beauté par le consensus social, c’est-à-dire les concordances des jugements d’attrait physique subjectifs sur une personne (Maisonneuve e.a. 1981). Autrement dit, une personne est belle à partir du moment où tout le monde s’accorde pour dire qu’elle est belle ! Il était étonnant de constater dans les discours des femmes rencontrées, la grande communauté de critères entre les individus au sein d’une même culture, mais aussi au sein de cultures différentes.

“ J’ ai été toute mon enfance dans une classe de 50 filles et il y avait toujours 4 ou 5 filles très belles, tout le monde les reconnaissait, les trouvait belles. La vraie beauté tout le monde la reconnaît. C’est comme une évidence. » Akako, 57 ans Japon.

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La beauté en question. Question 1: La beauté universelle existe-t-elle?

24 octobre 2011

La beauté universelle existe-t-elle ? Ou est-ce un concept totalement aberrant ? C’est en effet un lieu commun que de lire et d’entendre que la beauté est subjective et individuelle (la beauté est dans l’oeil de celui qui la regarde), un autre qu’elle est sociétale, c’est-à-dire déterminée par les normes en vigueur dans une société.


Sur quoi reposerait une beauté universelle ?
Sur des critères partagés par tous les êtres humains qui feraient abstraction des cultures. Il faudrait donc qu’il y ait :
• soit une sorte de fond commun à toutes les cultures, des normes de beauté partagées entre nous tous,
• soit qu’une sorte de pré-câblage biologique universel nous incite à préférer telle ou telle apparence physique. Si l’hypothèse semble saugrenue et provocante tant nous sommes habitués à penser que la beauté est relative (individuellement et culturellement), la question est loin d’être aberrante. Des travaux ont montré que de «trés jeunes enfants (de 6 à 8 mois dans une première étude et de 2 à 3 mois dans une seconde) discriminent des visages féminins d’attrait différent présélectionnés par des évaluateurs adultes. Les bébés de ces tranches d’âge regardent en effet significativement plus longtemps le beau visage que le laid (Langlois et al., 1987)».
Des bébés si jeunes ont-ils déjà intégrés les canons de beauté de leur société ou bien existe-t-il des critères humains biologiques et neurologiques (donc universels et indépendants de la culture d’origine) qui nous incitent dès la plus petite enfance à préférer tel type de visage ? La question n’est pas résolue. Aucune étude n’a permis jusqu’ici d’établir des caractères universels et mesurables de beauté. Les travaux se concentrent sur les critères au sein d’une culture et en particulier au sein de la culture occidentale. La beauté humaine universelle n’a pas pu être définie et on ignore encore (d’un point de vue quantitatif) la relative généralité ou spécificité des normes propres à chaque culture. La première partie de ce livre donnera des premiers résultats qualitatifs sur les caractéristiques communes de beauté entre les cultures rencontrées et sur la spécificité des normes propres à chaque culture visitée.

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Introduction

11 octobre 2011

Notre siècle est celui du corps. Son intimité s’expose aux détours des rues, des plages, des pages, des écrans. Son intérieur se visite : la médecine le scrute et l’ausculte du dedans, en trois dimensions. Elle recule les frontières de ses possibles, faisant du biologique la principale voie du progrès. L’impératif de santé condamne chaque individu à faire de son corps sa principale préoccupation. L’impératif de bien-être, a cédé aux sensations physiques l’exclusivité du plaisir, voire du bonheur. Longtemps méprisé, bout de matière périssable et animale sujette aux passions, puis réconcilié à l’esprit, le corps semble reprendre son indépendance, et surpasser son ancien maître. Or ce corps est d’abord féminin. Il l’est par essence : la femme, éternellement renvoyée à la nature, est le corps. Elle est cet organisme qui procrée, ce physique qui s’érotise toujours davantage, cette apparence que l’on pare ou que l’on dévoile. Son corps a toujours été un enjeu. Longtemps il ne lui a appartenu ni matériellement ni symboliquement. Il l’est plus encore aujourd’hui, vue l’importance qu’il a acquise. Sa maîtrise est la clef de tout, celle du corps féminin est déterminante. La médecine du futur est reproductrice, le ventre des femmes lui fournit les ovules du clonage thérapeutique, celui des mères porteuses une alternative possible pour ceux qui en ont les moyens. L’apparence féminine est au coeur d’un système économique et symbolique florissant. Montrer le corps féminin reste la première stratégie publicitaire, modifier ou parer sa chair, le centre de marchés lucratifs. L’apparence de la femme fait vendre. Elle est toujours connotée, de façon positive ou négative. La femme et son corps, au-delà de tout, sont responsables de la beauté du monde. Plus que jamais et partout exposée, elle est l’ornement de la terre. Si grâce à leur maîtrise de la reproduction les femmes ont lentement réussi à se réapproprier leur « corps organe » – du moins dans les sociétés développées et pour l’instant – elles n’ont pas encore réussi à se réapproprier leur apparence. L’image omniprésente de leur corps contredit le lent mouvement de leur libération, en enfermant les femmes dans un registre dans lequel elles ont toujours été cantonnées. Au coeur de la définition sociale de l’être féminin, l’apparence physique des femmes et leur beauté sont des pierres angulaires de leur condition. Or notre siècle est aussi celui des apparences. Sociologues et psychologues ont depuis longtemps montré que l’individu agissait moins en fonction de la réalité que de ses représentations. Filtrée par les cultures, les groupes d’appartenance, les histoires personnelles et les caractères, la réalité en soi n’existe pas. Du moins n’oriente-t-elle pas directement les conduites des êtres humains. L’action se construit à partir des représentations. Celui à qui appartient le pouvoir des apparences, des représentations, possède donc la capacité d’orienter l’action. A l’ère de la surmédiatisation, du storytelling, la bataille est rangée, et internationale. Quelles sont les apparences de l’apparence, les représentations du corps féminin qui modèlent les comportements ? Quelles relations les femmes entretiennentelles avec leur propre apparence ? Les femmes s’approprient-elles les critères de cette beauté dont on les rend responsables ? Pour répondre à ces questions, la parole est souvent donnée aux mêmes. Alors qu’il est au coeur d’enjeux fondamentaux, notamment pour les femmes, le sujet est encore jugé futile. Le micro est donc tendu aux mass media qui diffusent une vulgate que tout le monde prend pour vérité : les femmes se feraient le vecteur fidèle de l’obsession du siècle pour le corps. Névrosées de l’apparence, complexées, elles seraient assujetties aux diktats de beauté de ces mêmes médias sensés les représenter, qui les plaignent d’un côté et aiment se croire au coeur de l’édiction des normes, de l’autre. Il est temps de donner la parole directement aux femmes et d’envisager le sujet de leur apparence physique avec le sérieux qu’il mérite. Cet ouvrage propose donc un point de vue entièrement féminin sur l’apparence physique, et une approche psychosociologique à 360° : quelle est pour les femmes la définition de la beauté physique, cette beauté mondiale existe-t-elle pour elles ? Quel regard portent-elles sur leur propre apparence, quels rôles, satisfaction, avantages ou inconvénients et quelle importance le sujet requiert-il dans leur vie ? Une étude exploratoire autour du monde via cinq pays développés (la France en Europe, Le Japon en Asie, la Nouvelle Zélande en Océanie, l’Argentine en Amérique du sud, les Etats-Unis en Amérique du nord) a permis d’aller à leur rencontre, chez elles. Soixante femmes ont été longuement interrogées et écoutées. Leur discours éclaire l’actualité de la recherche et les ouvrages qui ont fait date sur le sujet. Puisqu’au coeur des motivations et des comportements des individus se nichent les représentations de la réalité, ce sont ces visions du monde et d’elles-mêmes que nous sommes allés chercher, avec cette idée en tête, ce fil rouge, la volonté de savoir si leur corps et son apparence ont vraiment pris le dessus.

“Le corps est au centre de toute relation de pouvoir. Mais le corps des femmes l’est de manière immédiate et spécifique. Leur apparence, leur beauté, leurs formes, leurs gestes, leur façon de marcher, de regarder, de parler et de rire (provoquant, le rire ne sied pas aux femmes, on les préfère en larmes) font l’objet d’un perpétuel soupçon”
Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire.

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