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La beauté en question. 2/ La beauté est-elle subjective ?
Il est extrêmement courant d’entendre que la beauté est subjective, et qu’elle est « dans l’oeil de celui qui la contemple ». Malgré les élans de liberté que chacun voudrait éprouver dans ses jugements et ses opinions, l’appréciation de beauté varie assez peu selon les individus.
Il a été prouvé qu’au sein d’une même culture, les jugements de beauté étaient extrêmement concordants d’un individu à l’autre. (L’estimation globale ne dépend pas des caractéristiques des évaluateurs (sexe, âge, ethnie) même si l’on fait varier la façon de montrer l’individu à juger- une photo, un sujet réel, un visage, le corps entier) (Bruchon-Sweitzer, 1990). Cet accord est tellement fort qu’on définit même souvent la beauté par le consensus social, c’est-à-dire les concordances des jugements d’attrait physique subjectifs sur une personne (Maisonneuve e.a. 1981). Autrement dit, une personne est belle à partir du moment où tout le monde s’accorde pour dire qu’elle est belle ! Il était étonnant de constater dans les discours des femmes rencontrées, la grande communauté de critères entre les individus au sein d’une même culture, mais aussi au sein de cultures différentes.
“ J’ ai été toute mon enfance dans une classe de 50 filles et il y avait toujours 4 ou 5 filles très belles, tout le monde les reconnaissait, les trouvait belles. La vraie beauté tout le monde la reconnaît. C’est comme une évidence. » Akako, 57 ans Japon.
La beauté universelle existe-t-elle ? Ou est-ce un concept totalement aberrant ? C’est en effet un lieu commun que de lire et d’entendre que la beauté est subjective et individuelle (la beauté est dans l’oeil de celui qui la regarde), un autre qu’elle est sociétale, c’est-à-dire déterminée par les normes en vigueur dans une société.

Sur quoi reposerait une beauté universelle ?
Sur des critères partagés par tous les êtres humains qui feraient abstraction des cultures. Il faudrait donc qu’il y ait :
• soit une sorte de fond commun à toutes les cultures, des normes de beauté partagées entre nous tous,
• soit qu’une sorte de pré-câblage biologique universel nous incite à préférer telle ou telle apparence physique. Si l’hypothèse semble saugrenue et provocante tant nous sommes habitués à penser que la beauté est relative (individuellement et culturellement), la question est loin d’être aberrante. Des travaux ont montré que de «trés jeunes enfants (de 6 à 8 mois dans une première étude et de 2 à 3 mois dans une seconde) discriminent des visages féminins d’attrait différent présélectionnés par des évaluateurs adultes. Les bébés de ces tranches d’âge regardent en effet significativement plus longtemps le beau visage que le laid (Langlois et al., 1987)».
Des bébés si jeunes ont-ils déjà intégrés les canons de beauté de leur société ou bien existe-t-il des critères humains biologiques et neurologiques (donc universels et indépendants de la culture d’origine) qui nous incitent dès la plus petite enfance à préférer tel type de visage ? La question n’est pas résolue. Aucune étude n’a permis jusqu’ici d’établir des caractères universels et mesurables de beauté. Les travaux se concentrent sur les critères au sein d’une culture et en particulier au sein de la culture occidentale. La beauté humaine universelle n’a pas pu être définie et on ignore encore (d’un point de vue quantitatif) la relative généralité ou spécificité des normes propres à chaque culture. La première partie de ce livre donnera des premiers résultats qualitatifs sur les caractéristiques communes de beauté entre les cultures rencontrées et sur la spécificité des normes propres à chaque culture visitée.
Introduction
Notre siècle est celui du corps. Son intimité s’expose aux détours des rues, des plages, des pages, des écrans. Son intérieur se visite : la médecine le scrute et l’ausculte du dedans, en trois dimensions. Elle recule les frontières de ses possibles, faisant du biologique la principale voie du progrès. L’impératif de santé condamne chaque individu à faire de son corps sa principale préoccupation. L’impératif de bien-être, a cédé aux sensations physiques l’exclusivité du plaisir, voire du bonheur. Longtemps méprisé, bout de matière périssable et animale sujette aux passions, puis réconcilié à l’esprit, le corps semble reprendre son indépendance, et surpasser son ancien maître. Or ce corps est d’abord féminin. Il l’est par essence : la femme, éternellement renvoyée à la nature, est le corps. Elle est cet organisme qui procrée, ce physique qui s’érotise toujours davantage, cette apparence que l’on pare ou que l’on dévoile. Son corps a toujours été un enjeu. Longtemps il ne lui a appartenu ni matériellement ni symboliquement. Il l’est plus encore aujourd’hui, vue l’importance qu’il a acquise. Sa maîtrise est la clef de tout, celle du corps féminin est déterminante. La médecine du futur est reproductrice, le ventre des femmes lui fournit les ovules du clonage thérapeutique, celui des mères porteuses une alternative possible pour ceux qui en ont les moyens. L’apparence féminine est au coeur d’un système économique et symbolique florissant. Montrer le corps féminin reste la première stratégie publicitaire, modifier ou parer sa chair, le centre de marchés lucratifs. L’apparence de la femme fait vendre. Elle est toujours connotée, de façon positive ou négative. La femme et son corps, au-delà de tout, sont responsables de la beauté du monde. Plus que jamais et partout exposée, elle est l’ornement de la terre. Si grâce à leur maîtrise de la reproduction les femmes ont lentement réussi à se réapproprier leur « corps organe » – du moins dans les sociétés développées et pour l’instant – elles n’ont pas encore réussi à se réapproprier leur apparence. L’image omniprésente de leur corps contredit le lent mouvement de leur libération, en enfermant les femmes dans un registre dans lequel elles ont toujours été cantonnées. Au coeur de la définition sociale de l’être féminin, l’apparence physique des femmes et leur beauté sont des pierres angulaires de leur condition. Or notre siècle est aussi celui des apparences. Sociologues et psychologues ont depuis longtemps montré que l’individu agissait moins en fonction de la réalité que de ses représentations. Filtrée par les cultures, les groupes d’appartenance, les histoires personnelles et les caractères, la réalité en soi n’existe pas. Du moins n’oriente-t-elle pas directement les conduites des êtres humains. L’action se construit à partir des représentations. Celui à qui appartient le pouvoir des apparences, des représentations, possède donc la capacité d’orienter l’action. A l’ère de la surmédiatisation, du storytelling, la bataille est rangée, et internationale. Quelles sont les apparences de l’apparence, les représentations du corps féminin qui modèlent les comportements ? Quelles relations les femmes entretiennentelles avec leur propre apparence ? Les femmes s’approprient-elles les critères de cette beauté dont on les rend responsables ? Pour répondre à ces questions, la parole est souvent donnée aux mêmes. Alors qu’il est au coeur d’enjeux fondamentaux, notamment pour les femmes, le sujet est encore jugé futile. Le micro est donc tendu aux mass media qui diffusent une vulgate que tout le monde prend pour vérité : les femmes se feraient le vecteur fidèle de l’obsession du siècle pour le corps. Névrosées de l’apparence, complexées, elles seraient assujetties aux diktats de beauté de ces mêmes médias sensés les représenter, qui les plaignent d’un côté et aiment se croire au coeur de l’édiction des normes, de l’autre. Il est temps de donner la parole directement aux femmes et d’envisager le sujet de leur apparence physique avec le sérieux qu’il mérite. Cet ouvrage propose donc un point de vue entièrement féminin sur l’apparence physique, et une approche psychosociologique à 360° : quelle est pour les femmes la définition de la beauté physique, cette beauté mondiale existe-t-elle pour elles ? Quel regard portent-elles sur leur propre apparence, quels rôles, satisfaction, avantages ou inconvénients et quelle importance le sujet requiert-il dans leur vie ? Une étude exploratoire autour du monde via cinq pays développés (la France en Europe, Le Japon en Asie, la Nouvelle Zélande en Océanie, l’Argentine en Amérique du sud, les Etats-Unis en Amérique du nord) a permis d’aller à leur rencontre, chez elles. Soixante femmes ont été longuement interrogées et écoutées. Leur discours éclaire l’actualité de la recherche et les ouvrages qui ont fait date sur le sujet. Puisqu’au coeur des motivations et des comportements des individus se nichent les représentations de la réalité, ce sont ces visions du monde et d’elles-mêmes que nous sommes allés chercher, avec cette idée en tête, ce fil rouge, la volonté de savoir si leur corps et son apparence ont vraiment pris le dessus.
“Le corps est au centre de toute relation de pouvoir. Mais le corps des femmes l’est de manière immédiate et spécifique. Leur apparence, leur beauté, leurs formes, leurs gestes, leur façon de marcher, de regarder, de parler et de rire (provoquant, le rire ne sied pas aux femmes, on les préfère en larmes) font l’objet d’un perpétuel soupçon”
Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire.
